La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 2 : Chatons à plumes (7/8) 15/07/15

Yaline et Riéna les observaient avec une expression attendrie, pareilles à des Sphinx protecteurs. Aldalis et Dalesna semblaient loin de partager leur béatitude, cependant. Télamon entendait presque leurs pensées. Ce qu'elles voyaient, c'était les trois mâles en puissance qui ne tarderaient pas à intervenir dans leurs jeux.

Ils levèrent la tête lorsqu'un chant claironna au-dessus d'eux. Télamon soupira.

— Papa arrive, nota Aldalis d'un ton distrait.

— Il ne peut pas s'empêcher de fanfaronner, acquiesça Yaline avec véhémence. En voilà encore un dont le cas est désespéré. Tu dois être content, petit frère... Il y a quelqu'un de pire que toi. Heureusement que Rédrian est là pour relever le niveau ! Lui, au moins, c'est un Aliron qui tient la route, contrairement à Leymads et toi.

Télamon la foudroya du regard.

— Pourquoi as-tu choisi Leymads comme compagnon, alors ? Personne ne t'y a forcée, que je sache ! Et puis, il ne s'annonce pas ainsi uniquement par caprice, tu devrais le savoir. Depuis qu'un archer l'a confondu avec une cible potentielle, il prend ses précautions...

— Quelle idée aussi, de revêtir l'apparence d'un pigeon ! Cet incident ne serait jamais arrivé s'il avait conservé sa forme féline. Un pigeon !

Yaline remportait la manche, hélas. Ce choix de transformation demeurait un mystère pour Télamon, même des années après.

— Ah bon ? lança Aldalis avec curiosité. Que s'est-il passé ?

— Ton père a failli être empalé, répondit sa mère d'une mine désabusée.

— Je dirais plutôt enfléché... précisa Cieyda d'une voix endormie.

— Enfléché ? releva Aldalis, sceptique. Ça existe ça ?

— Je ne crois pas, acquiesça Yaline. Mais que veux-tu, la mémoire est défaillante à cet âge-là. C'est tellement triste...

— C'est drôle comme certaines personnes, quand elles estiment avoir trouvé une idée amusante, la répètent à n'en plus finir. Il me semble que cela constitue la preuve d'une imagination assez limitée, susurra Cieyda. Qu’en penses-tu, mon amour ?

— C'est même certain, approuva joyeusement Télamon, sa vengeance enfin à portée.

L'Alirona écarlate se renfrogna et ramena sa queue autour de ses pattes pour éviter qu'elle ne s'agite en tous sens. Sa sœur, d'ordinaire si loquace, se mura dans un silence de pierre. Sans doute concentrée sur sa prochaine riposte.

— Tu comptes jouer à ça encore longtemps, Yaline ? s'enquit Cieyda.

— Je n'en pense pas moins, tu sais, insista l'intéressée en se dépliant telle un serpent sur lequel on aurait marché. Vraiment, je ne crois pas qu'on puisse dire « enfléché ».

— Je suis reine, alors je peux inventer des mots si ça me chante !

— Évidemment, si tu le prends comme ça…

Un mouvement en-dessous de lui détourna l'attention de Télamon. Ehadrelf, de toute évidence mécontent de se trouver ainsi ignorer, se trémoussa pour s'extirper de l'étreinte de ses nouveaux protégés. Ces derniers geignirent lorsque leur aîné les bouscula, mais ils replongèrent aussitôt dans le sommeil, étroitement enlacés. Le seigneur des Alirons s’abîma dans leur contemplation, désormais insensible au monde extérieur.

Un cri étouffé le sortit pourtant de son cocon. Il papillonna des paupières, puis, une fois réaccoutumé à la réalité, chercha la source de cette plainte inopportune.

Dalesna secouait sa patte arrière afin de déloger la Sentinelle miniature qui s'y accrochait de toute la force de ses mâchoires. Elle émit un grondement qui se voulait menaçant, virevolta pour tenter d'arracher Ehadrelf avec ses crocs. Bien entendu, elle perdit l'équilibre. Son frère s'enfuit à vive allure en poussant de petits miaulements joyeux. Il évita de peu un bain glacial, comme les plaques de givre qui recouvraient la rivière jusqu'ici commençaient à partir à la dérive sous l'effet du soleil.

— Cieyda, tu n'en veux pas un troisième ? fit Dalesna d'un ton plaintif.

— Un m'aurait suffi, je pense... Alors trois...

Sur ces entrefaites, un Aliron aux plumes ardoisées atterrit dans la clairière, le plus loin possible de sa compagne. Il examinait l'assemblée avec une expression de profonde déception. Malgré ses talents de comédien, personne ne s'y laissa prendre. Ce jeu durait depuis trop longtemps pour que Leymads pût encore berner qui que ce soit.

— Ce n'était pas un pigeon, Yaline, ni un moineau, mais un faucon crécerelle, réfuta-t-il d'un air pincé.

— Pourquoi te présentes-tu sous ta forme féline ? riposta sa chère et tendre. En as-tu assez des pigeons ?

Compte tenu de l'attrait de Leymads pour les transformations intempestives, la Sentinelle marquait un nouveau point. Télamon décida de lui venir en aide. Une dette pouvait toujours servir.

— Tu comprends maintenant pourquoi je m'efforce de les éviter, Leymads.

— Il semblerait que ces femelles ne soient pas assez fines pour nous apprécier à notre juste valeur... renchérit son ami.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas aller voir ailleurs si vous trouvez des femelles assez bien pour vous ? suggéra Yaline.

— Inutile, riposta vivement Leymads, la tête penchée sur le côté. Toutes les femelles sont malignes et fourbes, de toute façon. C'est juste que toi, tu es la plus grande de toutes !

Crétin ! grinça Télamon dans l'esprit de Leymads. Tu veux nous faire tuer ?

— Il faut bien qu'elle redescende de son piédestal de temps à autre.

Par chance, Cieyda et Riéna étaient suffisamment habituées à ces joutes verbales pour savoir que le nouvel arrivant n'en pensait pas le moindre mot. En revanche, Yaline et Aldalis entrèrent dans son jeu : elles se ramassèrent sur elles-mêmes, prêtes à en découdre.

— Au fait, Leymads, intervint Riéna, tu arrives bien de l'est ?

La Sentinelle hocha distraitement la tête, sans la regarder. De toute évidence, il préférait garder sa compagne et sa fille dans son champ de vision.

— Est-ce que tu as remarqué des Elfes noirs au grand jour ?

Cette fois, elle parvint à capter son intérêt.

— C'est amusant que tu me le demandes... C'est la raison pour laquelle je suis en retard, à vrai dire. En me rendant ici, j'ai aperçu plusieurs meutes de loups qui semblaient toutes se diriger vers le même point, donc j'ai survolé les montagnes Étincelantes. C'est là-bas qu'ils sont censés vivre, après tout. Je n'ai pas vu un seul Elfe à mon passage, alors j'imagine qu'ils ne vont pas tarder à grouiller dans les plaines. D'ailleurs, on devrait peut-être avertir les naufragés avant qu'ils ne soient déchiquetés par les crocs des loups et les poignards des...

— Les naufragés ? coupa Télamon, la nuque soudain raide. Quels naufragés ?

— Allons, je suis persuadé de t'en avoir informé quand je suis arrivé.

— Pas du tout, susurra le roi des Alirons. Tu t'es contenté de prétendre que ton rat volant était un noble faucon crécerelle.

— Ah ? Dans ce cas, c'est de la faute de Yaline !

L’Écarlate se prépara de nouveau à bondir, imitée par sa fille et, étrangement, par Ehadrelf.

— Oh ! ça suffit ! s'écria Télamon, excédé. Leymads, de quoi s'agit-il ?

— Très bien, si tu y tiens... Ceci dit, je ne suis pas certain que cette histoire soit vraiment...

— Leymads !

Ça va, ça va ! Bon, comme je le disais, alors que je surveillais les plaines à cause des... Oh ! il y en a deux !

Tout à ses pitreries, l'Aliron venait de noter la présence des deux princes lovés contre le ventre de Cieyda. En d'autres circonstances, Télamon aurait sans doute su apprécier son enthousiasme à sa juste valeur, mais sa patience commençait à fondre comme la neige sous ses coussinets.

— Formidable, tu sais compter ! s'extasia Yaline.

— Ils sont mignons, non ? roucoula Cieyda.

— Adorables ! acquiesça Leymads avec vigueur.

— Leymads ? souffla Télamon, les dents serrées et les plumes hérissées sur son dos.

— Oui, grand chef ?

— Vas-tu cracher le morceau ou devrais-je moi-même arracher les mots de ta gorge ? lança-t-il, agacé, tout en rangeant l'insulte dans un coin de sa tête pour plus tard.



15/07/2015
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