La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 2 : Chatons à plumes (6/8) 15/07/15

L'Aliron argenté dansait d'une patte sur l'autre, paniqué devant la détresse visible de sa compagne. Qu'était-il censé faire ? Comment pouvait-il l'aider ?

— Depuis que tu es arrivé, tu es plus tendu qu'un rossignol blessé devant un chat. Ton inquiétude n'est bénéfique ni pour Cieyda ni pour le petit. Ni pour toi, d'ailleurs. Autrement dit, il vaudrait mieux pour tout le monde que tu n’assistes pas à... à ça. Tu viens d'évoquer un massacre, non ? Eh bien, il va y avoir du sang.

— Quoi ? s'étrangla-t-il.

— Attends une seconde, Yaline, haleta Cieyda. Tu ne peux pas le renvoyer !

— Crois-moi, tu ne veux pas de lui maintenant. Et toi, Télamon, ne t'avise pas d'en profiter pour aller voir cet œuf. Tu serais fichu de revenir après que le chaton aura perdu sa première dent de lait. Allez, dégage !

L’Écarlate rugit et fonça sur lui, aussi s'envola-t-il sans demander son reste.

Alors qu'il fuyait, le vent apporta à ses oreilles les dernières paroles de Riéna :

— Ce doit être le plus beau jour de ta vie, Yaline !

 

Le seigneur des Alirons consacra les heures suivantes à creuser, au fil de ses pas, des tranchées dans la neige. Il avait vaguement essayé de dessiner la silhouette d'une Sentinelle pour tromper son impatience et son ennui, mais il y renonça en réalisant que son félin ressemblait plutôt à un rat ventru. Il se rabattit donc sur de simples lignes entremêlées qui effacèrent son œuvre d'art. Cette morne activité cessa bien vite de solliciter son esprit, lequel se remit à galoper en tous sens.

Télamon en voulait à sa sœur de l'avoir évincé. Il en éprouvait aussi de la reconnaissance. Il n’aurait sans doute pas été capable de supporter les hurlements de sa compagne, sans parler des inévitables gerbes de sang.

Et si le petit apparaissait difforme ? Ou pire, si on attaquait sa famille durant son absence ?

Le félin secoua la tête pour chasser ces vaines inquiétudes. Les naissances de Sentinelles constituaient un événement rare, certes, mais on n'en avait jamais vu mourir dès leur venue au monde. Quant à une éventuelle attaque... Il ne donnait pas cher de l'imbécile qui oserait s'en prendre à Yaline. Elle taillerait tout assaillant en pièces, qu'il fût un monstre, un Aliron, ou Echydil en personne. Seuls les Esprits supérieurs seraient en mesure de la tenir en respect, or tout un chacun savait que ces derniers ne se préoccupaient guère des affaires des créatures de chair et d'os. Sans compter que les Asulrons vivaient dans les cieux, et non sur Firtéméäth.

Télamon cessa ses allées et venues, troublé par cette pensée. Et s'ils n'y étaient plus, justement ?

Il avait toujours cru qu'il s'agissait d'une réalité immuable, pourtant il avait suffi de l'histoire d'un enfant pour la remettre en cause. Et si la gouvernante du prince était une véritable Rêveuse ? Ces femmes supposées percevoir le passé et l'avenir naissaient parmi les Sorciers, d'ordinaire, mais il n'était pas exclu que les Hommes aient caché leur existence par crainte de leur pouvoir. Par conséquent, il ne pouvait pas se contenter de balayer cette perspective d'un simple revers de patte.

En admettant que cette Posiédanne possède le don, comment serait-il possible que personne n'ait remarqué des entités si puissantes ? Et pour quelle raison se trouveraient-ils parmi eux ? On les qualifiait d'Esprits et non de dieux en raison de leur désintérêt pour les hôtes de Firtéméäth. Leur simple existence suffisait à insuffler la vie ou les émotions, mais ils n'intervenaient jamais volontairement. Il devait donc s'agir d'un objectif personnel, quoique Télamon ne parvînt pas à émettre la moindre hypothèse à ce propos. Toute cette histoire n'avait aucun sens !

Il se demanda ce qu'en penseraient ses sœurs. Yaline rirait aux éclats, comme à son habitude, et Meian... Eh bien, Meian prendrait la chose très au sérieux, à n'en pas douter. Meian se comportait toujours de façon sérieuse. À croire qu'au fond, elles n'appartenaient pas à la même fratrie.

Une tête de loup écarlate le dévisageait, à moitié cachée derrière le tronc d'un pin. Il se figea alors qu'il s'appliquait à tracer un nouveau sillon. Depuis quand l'observait-elle se conduire comme un chaton de trois semaines ? Et pourquoi cette expression solennelle ?

Des dizaines de scénarios tous plus joyeux les uns que les autres se précipitèrent dans son crâne avant qu'il ne se décide à poser la question :

— Alors ?

Yaline se fendit d'un soupir blasé et secoua la tête.

— Tu es vraiment irrécupérable. Comme tous les mâles, de toute façon... Enfin, ce serait tellement triste si on ne vous avait pas.

— Ce qui signifie ?

— Un vrai carnage...

Le ton consterné de sa sœur démentait la gravité de ses paroles, aussi résista-t-il de justesse à la panique. Du moins en eut-il l'impression.

— Arrête de t'angoisser, gros bêta ! s'écria l'Alirona dans un bruyant éclat de rire. Tu t'épargnerais pas mal de soucis si tu n'étais pas si facile à berner, j'espère que tu le sais. Il semblerait que la bataille ait été miraculeusement remportée, au lieu d'être le fiasco complet que tu avais prévu. Cieyda va très bien. Elle est un peu fatiguée, elle ressemble un peu moins à une baleine échouée, et surtout, son manteau se pare de nouvelles plumes.

— De nouvelles plumes ?

— Oui. Si tu regardes bien attentivement, tu devrais distinguer deux petites peluches contre elle. Il s'agit de choses légèrement apathiques, assez fragiles, mais tu peux quand même les prendre entre tes crocs sans qu'elles se cassent. Enfin... je crois.

— Deux chatons ? lâcha Télamon d'un air abruti.

Yaline réprima un nouveau soupir.

— Non, en réalité il y a un canari et une souris.

— Yaline !

Comment pouvait-elle encore plaisanter ! Quelle sans-cœur !

— Tu verras bien. Tout ce que je peux te dire c'est que la relève est doublement assurée pour la galère héréditaire...

— Deux fils ?

— Tu as compris ? Mais c'est formidable, ça ! On va peut-être...

Télamon ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Il déploya ses ailes et fonça vers la cime des arbres. Il fut momentanément aveuglé par la neige, faillit percuter un chêne et se fracasser le crâne dans la foulée, mais il finit malgré tout par rejoindre la clairière en un seul morceau. Plus ou moins. Yaline aurait sans doute affirmé qu'il avait perdu son cerveau après lui, et il ne l'aurait pas contesté.

Cieyda se reposait tranquillement, couvée du regard par Riéna et les enfants, leurs fils lovés contre son ventre. Le fin duvet qui les recouvrait laissait à peine deviner la couleur de leurs futures plumes : dorées pour le premier, et d'une teinte claire pour le second, probablement grise ou blanche. Ils ne possédaient pas encore d'éventail à leur queue et leurs paupières étaient closes.

Quelles merveilles !

Ehadrelf, le fils de Riéna, se tenait perché sur l'encolure de la jeune mère, jaugeant les nouveau-nés avec une curiosité mêlée de méfiance. Le doré poussa un bâillement, dévoilant des mâchoires sans crocs, et son aîné sursauta.

— Comment s'appellent ? demanda Ehadrelf, déployant un formidable effort pour prononcer une phrase à peu près compréhensible.

— Aryennor, le renseigna Cieyda en caressant la peluche ambrée. Et Asethis.

Ehadrelf se pencha au risque de tomber, puis s'étira pour porter sa tête à hauteur des chatons. Aryennor émit une espèce de miaulement strident et tendit le cou vers lui, à l'aveuglette. Les deux museaux se touchèrent, s'écartèrent presque aussitôt. Excité, le fils de Riéna renouvela l'expérience avec Asethis. Celui-ci rouspéta, mécontent d'être tiré du sommeil. Il sembla hésiter, puis il lécha les joues de leur aîné de quelques coups de langue timides. Les trois chatons ronronnaient de concert.

Ehadrelf se laissa glisser de l'épaule de Cieyda puis s'étendit entre eux, le cou étiré à la manière d'un cobra. Il prenait Aryennor et Asethis sous son aile — dans tous les sens du terme.

Télamon contourna alors Cieyda et s'allongea dans son dos, reposant sa tête sur la nuque de sa compagne. Ehadrelf se contorsionna comme s'il envisageait de le mordre, mais il jugea finalement que le grand Aliron ne constituait pas de danger immédiat.

Il ne parvenait pas à détacher son regard de ses enfants. Subjugué, il aurait voulu les cajoler, mêler son odeur à la leur, mais il ne pouvait se résoudre à les toucher. Il craignait que ces petites choses se brisent à son contact, en dépit des affirmations de sa sœur.



15/07/2015
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