La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 2 : Chatons à plumes (3/8) 15/07/15

Télamon soupira, soulagé. Il avait redouté que le ton railleur de la Sentinelle n'annonce un plus long voyage. À condition qu'ils ne s'attardent pas, il se tiendrait aux côtés de sa compagne dans moins de trois heures.

— Merci encore pour tes informations. Nous partons sur-le-champ !

— Sage décision, souffla Twellen avec l'ébauche d'un sourire, ses vibrisses largement déployées autour de son museau. Il ne faudrait pas mettre l’Écarlate plus en colère qu'elle ne l'est sans doute déjà.

Le roi des Alirons envisagea un instant de retourner à Posiéda au lieu d'affronter les deux Alironas. Un bref regard en direction de la panthère couleur crème l'en dissuada aussitôt. Riéna préférerait le ramener par la peau du cou plutôt qu'essuyer elle-même la tempête.

— Tu viens avec moi ? geignit-il à son adresse.

Elle le gratifia d'un sourire innocent qui n'aurait trompé personne.

— Ehadrelf ne vole vraiment pas vite. Sans compter que lui et sa sœur sont fatigués. Nous ne ferions que te ralentir.

Dalesna lui lança un regard mutin, puis bailla ostensiblement. Le petit Ehadrelf dut estimer qu'il s'agissait-là d'un nouveau jeu, car il ne tarda pas à l'imiter, avant de se laisser tomber tête la première dans la neige. Twellen observait Télamon sans mot dire, les babines étirées en un rictus plus éloquent qu'un discours.

— Nous ne sommes plus à quelques heures près, hein ?

— Pars devant, je t'assure. Ainsi, tu pourras profiter comme il se doit de tes retrouvailles avec Cieyda. Ne me dis pas que tu as peur de Yaline ? Elle s'est assagie, tu sais ? Elle n'a plus mordu personne depuis presque trois mois !

 

Aux alentours du Bosquet, les chênes immenses exhibaient une parure verte et foisonnante comme aux plus beaux jours de l'été, en raison de l'influence d'Echydil. Au fur et à mesure que Télamon s'en éloignait, ils devenaient moins nombreux et affichaient des feuilles fripées et maladives. Quand les arbres commencèrent à présenter des éraflures et des troncs noircis par les flammes, il sut qu'il avait atteint le territoire des chimères.

Il s'arrêta afin de vérifier la direction à suivre, encore irrité par l'attitude de Riéna. La traîtresse ! Offrir ainsi son roi en pâture ! Et quel exemple d'honnêteté donnait-elle à ses enfants !

Il n'était d'ailleurs pas tout à fait convaincu de son assertion au sujet de Yaline. Sa sœur bien-aimée ne se mettait que rarement en colère, mais elle n'hésitait pas à jouer de ses griffes ou de ses crocs pour appuyer ses arguments. Ses crises de rage, cependant, étaient légendaires. Pourtant, Télamon appréhendait davantage sa fâcheuse tendance à la taquinerie que ses coups de patte. Il espérait qu'elle refrénerait ses penchants, par égard pour Cieyda.

L'épais tapis de neige étouffait le bruit de ses pas, aussi pouvait-il se concentrer sur ses recherches. Il percevait à peine le chant des oiseaux ou la course des mulots sous les buissons. Le craquement d'une brindille aurait suffi pour rompre la quiétude de la forêt. Il humait l'air la gueule entrouverte, ses oreilles pivotaient en tous sens pour capter le moindre son.

Soudain, il se figea, tous les sens en alerte. Sa compagne était toute proche. Malgré son inquiétude, il avait tellement hâte de la revoir !

Le ventre au ras du sol, les muscles tendus à force de contenir ses émotions, il pointa son museau en dehors des broussailles.

Une trouée s'offrit à sa vue, si vaste et propre qu'il comprit que Yaline l'avait aménagée à sa convenance. À une cinquantaine de mètres de distance, presque au milieu de la clairière, Cieyda dormait roulée en boule, la queue soigneusement enroulée autour de son corps longiligne. Son plumage doré flamboyait de mille feux au sein de ce paysage hivernal, et il ne savait si la rivière derrière elle reflétait son éclat ou celui du soleil, à la façon d'un miroir de glace.

Il la trouva magnifique.

Le doux parfum des enayeslines flottait tout autour de lui. Il n'en voyait aucune, car ces fleurs aux pétales blancs et au cœur mauve ne s'épanouissaient que sous la neige. Pourtant, leur fragrance embaumait l'air et apaisait les battements dans sa poitrine. Tout se passerait bien.

D'autant plus qu'il n'apercevait Yaline nulle part.

Il dégagea sa tête et se dirigea sans bruit vers Cieyda, toujours immobile. Il voulait s'étendre auprès d'elle pour lui faire la surprise à son réveil. Elle serait si contente de le voir qu'elle oublierait immédiatement tout grief contre lui !

Les paupières de la Sentinelle mordorée s'ouvrirent d'un coup.

Télamon se figea aussitôt, les plumes ébouriffées. Il n'arrivait pas à déterminer si son expression signifiait joie ou colère. Mieux valait attendre.

Cieyda se redressa, dévoilant ses pattes et sa gorge blanches. Elle déplia brusquement ses ailes au revers immaculé, aussi craignit-il un instant qu'elle ne se jette sur lui. Il avisa alors son ventre gonflé par la présence de son fils, et il jugea que ce ne serait pas cher payé.

Tu en as mis du temps ! s'écria-t-elle avec mauvaise humeur. Où étais-tu passé ?

— Témis rencontrait encore des ennuis avec Ogrist, donc je l'ai un peu aidé. Je suis dé...

Si tu prétends que je ressemble à une vache, je te mords, gonda-t-elle en se recouchant.

Cieyda déploya son éventail d'un coup sec et l'amena devant son visage, pour le cacher à la vue de son compagnon.

— Ce que je ne ferai pas, assura-t-il avec tendresse.

Merc...

J'aurais plutôt dit un cachalot échoué, lâcha-t-il avant de pouvoir s'en empêcher.

Cieyda sursauta et ses plumes se hérissèrent sur son dos. Après quelques secondes d'un terrifiant silence, elle éclata d'un rire nerveux. Sa voix fut alors étouffée par un gémissement de douleur, probablement due à une soudaine contraction.

Tu passes trop de temps en compagnie de Leymads, se plaignit-elle entre deux gloussements, ses yeux bleus humides de larmes. Ou bien ta sœur a fini par déteindre sur toi.

Je pencherais davantage pour la mauvaise influence de Yaline. D'ailleurs, pourquoi es-tu seule ? s'enquit-il avec méfiance. Riéna a laissé entendre que...

Pas loin... marmonna-t-elle, reprenant sans le savoir les mots et l'intonation de Dalesna quelques heures plus tôt. Et vous me revaudrez ça tous les deux ! Riéna ne vaut pas mieux que toi ! Pourquoi n'est-elle pas restée à mes côtés à la place de ta sœur ?

Télamon se raidit comme ces paroles amplifiaient son sentiment de culpabilité. C'était lui qui aurait dû demeurer auprès d'elle pour la soutenir, pas Yaline, pas plus que Riéna. Pendant qu'il s'amusait, elle avait dû supporter cette longue attente en plus de la douleur. Quel idiot !

— Comptes-tu me dire ce qui ne va pas où devrais-je t'arracher moi-même une explication ?

Comment ça ? fit Télamon, dérouté par le changement de sujet.

Cieyda leva les yeux au ciel.

Écoute, je ressemble peut-être à un cachalot, mais toi, tu as tout du chaton qui se demande quand le lézard qu'il a attrapé va le mordre. Donc… ?

La tête basse, les oreilles aplaties, Télamon affichait en effet l'image même de l'appréhension. Sa compagne le connaissait bien.



10/05/2014
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