La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 2 : Chatons à plumes (2/8) 15/07/15

 

— Tu as une idée de l'endroit où elles auraient pu se rendre ensuite ? s'enquit-il, sans parvenir à émousser l'agacement qui perçait dans sa voix.

Son amie parut sur le point de rajouter quelque chose, mais se ravisa. Ce n'était pas leur première discussion sur le sujet, et ce ne serait sans doute pas la dernière. Or, pour le moment, ils avaient mieux à faire que se disputer.

— Yaline ne parlait jamais des cachettes qu'elle envisageait, pas même à Cieyda. J'imagine cependant que c'est ta compagne qui a choisi, cette fois. Qu'en penses-tu ?

— La forêt des Chants, dans ce cas.

Télamon se mit à rire nerveusement, submergé par la panique. Cette forêt était immense !

— Très bien, allons-y.

— Quoi ? se récria-t-il. Sais-tu combien de jours ça va nous prendre ?

Son amie soupira en secouant la tête.

— Si tu te rappelles bien, j'ai confié mes enfants à Twellen. Où passe-t-il le plus clair de son temps quand il ne chasse pas ?

L'Aliron grogna en guise de réponse.

— Exactement : la forêt des Chants. Tu y aurais probablement pensé si tu avais cessé une seconde de te faire des nœuds aux moustaches pour des broutilles. Demandons-lui. Il les aura peut-être aperçues.

Pour l'instant, il ne souhaitait rien moins que rencontrer cet Aliron, car il se sentait mal à l'aise chaque fois qu'il se trouvait en sa présence. Il lui donnait toujours l'impression que ses iris de givre le sondaient jusqu'aux tréfonds de son cœur.

Quoi qu'il en soit, son amie ne lui permit pas de rejeter sa décision. Il soupira. Tant que Kishna, la sœur de Twellen, ne montrait pas le bout de son museau, il survivrait à l'épreuve.

Un battement d'ailes plus tard, ils avaient repris la route.

 

D'après Riéna, Twellen avait l'habitude de se reposer aux frontières du territoire d'Echydil, l'un des Esprits gardiens auxquels les Mandaras avaient confié la protection de certains lieux. Ils ne possédaient aucune volonté propre, entièrement dévoués à leur tâche. Echydil, elle, veillait sur l'ensemble de la forêt des Chants, bien que le centre de son pouvoir résidât en une zone qu'elle avait surnommé le Bosquet. Une myriade d'Esprits protecteurs l'assistait, moins puissants mais tout aussi diligents.

Télamon doutait que Twellen eût pris le risque de s'approcher autant d'Echydil. Celle-ci ne s’embarrassait guère de scrupules quand elle soupçonnait la moindre menace sur son trésor, bien qu'elle fût généralement bienveillante. Riéna devait se tromper.

Ils se posèrent à quelques dizaines de mètres au sud de la cascade qui marquait le cœur du Bosquet. Les oreilles de Télamon percevaient sans peine le fracas de l'eau qui s'abattait dans le lac. D'aussi loin qu'il se souvienne, ni le lac, ni la cascade n'avaient jamais gelé, et sans doute en serait-il ainsi tant que la Gardienne demeurerait fidèle à son poste.

Du coin de l’œil, il vit son amie se renfrogner.

Ehadrelf et Dalesna, les enfants de Riéna et Rédrian, dormaient paisiblement au creux d'un nœud de racines, la respiration régulière et profonde malgré la neige qui les recouvrait. Leurs pattes entremêlées tressautaient comme ils rêvaient de jeux ou de chasses, et leurs longues oreilles frémissaient au moindre son.

Aucun signe de Twellen.

Il décelait son odeur, mais elle semblait effacée. Télamon préférait supposer que la fraîcheur de l'air avait engourdi son nez. Il n'aurait tout de même pas abandonné les petits ?

À l'approche de sa mère, Dalesna se réveilla en sursaut. Ses paupières papillonnèrent à la façon d'une chouette, l'esprit encore embrumé, puis elle bâilla à s'en décrocher les mâchoires. Elle se leva avec une langueur endormie, puis s'ébroua pour chasser la neige. Tandis qu'elle s'étirait avec soin pour réchauffer ses muscles, les reflets d'or de son manteau vert vif ondoyaient telle une vague. Télamon s'aperçut alors que sa taille dépassait déjà celle d'un loup et que sa silhouette s'était affinée. S'était-il absenté si longtemps pour qu'elle ait changé à ce point ?

Ehadrelf, tiré du sommeil par les mouvements de sa sœur, se mit à piailler de mécontentement. Le chaton doré avait lui aussi grandi, jusqu'à perdre son apparence de peluche. Dalesna l'observa avec une expression dépitée, puis elle l'attrapa par la peau du cou avant de se diriger vers eux. Télamon se demanda avec amusement si Yaline l'avait dévisagé ainsi quand ils étaient plus jeunes. Probablement.

La queue du petit frôlait presque le sol. Déterminé à se venger de Dalesna, il déploya son éventail afin d'entraver la marche de cette dernière, dès lors obligée de lever bien haut la tête pour éviter de trébucher.

Yaline, elle, l'aurait laissé tomber.

— Où est Twellen ? s'enquit Riéna en guise de retrouvailles.

— Pas loin, marmonna sa fille.

Un bruissement de feuilles au-dessus d'eux répondit aux paroles de la jeune Alirona. Twellen glissa jusqu'au sol avec cette élégance inébranlable qui le caractérisait.

Élégance. Ce mot semblait avoir été inventé pour cette créature à la silhouette gracieuse et forte à la fois. Ses plumes portaient la couleur de l'hiver, un bleu si cristallin qu'il en paraissait blanc. Plus glacés encore étaient ses iris, d'une pâleur d'argent. Cette froideur palpable, la sévérité dans son expression et dans son maintien, attestaient qu'il valait mieux le découvrir à ses côtés que contre soi.

— Je t'ai donné ma parole que je veillerais sur eux, déclara le félin polaire de sa voix profonde. Me penses-tu capable de rompre un tel engagement ?

Il l'accusait, aucune méprise possible. Riéna se raidit, prête à bondir, et Télamon frissonna d'anticipation.

— Je t'en remercie encore, rétorqua-t-elle cependant, bien que ces mots semblent lui écorcher la gorge. J'espère qu'ils ne t'ont pas causé de... désagrément.

Twellen secoua légèrement la tête, les paupières closes. Télamon réalisa alors à quel point l'Aliron était épuisé, et il en éprouva presque de la compassion. Yaline représentait la plus adorable des sœurs, en comparaison.

— Kishna fait des siennes ? demanda-t-il avec douceur.

L'Aliron opalin s'assit, la queue enroulée autour de ses pattes arrières, ce qui équivalait pour lui à un haussement d'épaules.

— Pas plus que d'habitude, je suppose, déclara-t-il de sa voix éternellement placide.

— As-tu croisé Yaline ou Cieyda, ces temps-ci ? intervint Riéna, soucieuse d'écourter l'entrevue.

Twellen partit dans un rire franc qui ne lui ressemblait pas.

— C'est amusant que tu en parles, lâcha-t-il une fois son calme retrouvé. L’Écarlate m'a envoyé sa fille presque tous les jours pour vérifier si vous étiez revenus.

Si Yaline — l’« Écarlate », comme Twellen persistait à l'appeler — était à ce point inquiète qu'elle laissait Aldalis voler en solitaire pour le trouver, alors il craignait vraiment pour ses abattis.

Dirigez-vous tout droit vers le sud, elles se sont installées en bordure de la sylve des Chimères. Il lui fallait quatre heures pour nous rejoindre.



08/05/2014
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