La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 2 : Chatons à plumes (1/8) 15/07/15

Le crépuscule déployait déjà ses ailes mauve et pourpre dans le ciel lorsque Télamon et Riéna atteignirent les côtes méridionales d'Aïtas Iras. Un vent cinglant s'engouffrait sous leurs plumes, charriant avec lui des nuages lourds de neige. Par chance, le temps s'était montré clément durant toute la traversée de l'océan. Rien de pire que de voler sous une tempête.

L'Alirona obliqua brusquement vers l'est pour longer les falaises frappées par les vagues. Télamon s'étonna un instant de ce changement de direction, mais il l'imita avec docilité. La dernière fois qu'il avait vu Cieyda, elle se trouvait dans la forêt des Sylphes, située dans la région orientale de l'île continent. Pour autant, il n'osa pas émettre la moindre protestation, de crainte de s'attirer les reproches de Riéna.

Les deux félins effrayèrent une nuée de mouettes nichées dans les aspérités de la roche, et les oiseaux se précipitèrent sur eux dans une cacophonie de cris indignés. Son amie ne prit pas la peine de ralentir. Elle se débarrassa des volatiles dans un jet de flammes. Télamon, lui, préféra s'accrocher à la paroi en attendant que les survivants aient fini de se disperser.

Il s'apprêtait à se récrier de la réaction disproportionnée de Riéna, quand il se rendit compte qu'il ne la voyait nulle part. Il écarquilla les yeux, perplexe, et déplia à demi ses ailes, sans parvenir à prendre de décision.

Le museau blanc de l'Alirona pointa de l'escarpement, quelques mètres en dessous de sa position. Son amie renversa la tête d'un air interrogateur, avant de disparaître à nouveau. Il soupira, soulagé.

Sans lâcher le mur, Télamon descendit jusqu'à l'ouverture dans laquelle Riéna s'était insinuée à son insu. L'interstice se révéla trop étroit pour qu'il s'y laisse simplement glisser.

Le parfum de sa compagne lui parvenait en de délicieuses bouffées, à peine atténué par la puissante odeur saline qui lui piquait les narines.

Grisé par cette confirmation, il s'envola, s'éloigna de la falaise, puis vira pour se présenter juste sous l'entrée, dans laquelle il se hissa à la force de ses pattes. Il s'avança dans la cavité, le cœur battant. Peur, impatience et joie tourbillonnaient dans son crâne dans une danse infernale. Comment Cieyda allait-elle réagir ?

À présent qu'il se trouvait à l'intérieur, le choix de cette caverne comme refuge lui paraissait des plus singuliers. L'humidité était si lourde qu'elle semblait suinter des murs recouverts de lichen. L'abri était dépourvu de tout le confort auquel pouvait prétendre une créature féline, et la puanteur ambiante aurait découragé n'importe quel sconse. Le dernier endroit où l'on chercherait un Aliron, en somme.

Télamon n'en scruta pas moins les profondeurs avec enthousiasme. Ses yeux brillants avisèrent des plumes mordorées et écarlates, des restes de poissons, et même les carcasses nettoyées de mammifères marins. En revanche, point de Cieyda, ni de Yaline.

La gueule entrouverte, il renifla l'air vicié. Ses muscles tendus l'enjoignaient de partir sur-le-champ sur leurs traces, mais il s'efforça de retrouver son calme.

Respire. Respire.

Il ne percevait aucune odeur de peur, et le seul sang qu'il décelait était celui des animaux sacrifiés à l'appétit des deux Alironas. Par ailleurs, il ne remarqua aucun indice d'affrontement. Elles allaient bien. Elles n'étaient simplement plus là.

Ses oreilles plumeuses tombèrent sur son crâne en même temps que sa joie s'évanouissait. Où étaient-elles donc, à présent ?

Riéna, quant à elle, contemplait la chambre vide avec une expression à la fois dépitée et agacée, tout en lui jetant des coups d’œil moqueurs. Yaline et Cieyda avaient simplement déserté la grotte au profit d'un nouvel abri, ce qu'elle avait aussitôt compris. Elle aurait pu le lui expliquer tout de suite, au lieu de le laisser s'inquiéter pour rien !

— Par tous les Asuradévas ! s'écria-t-elle soudain, ponctuant son juron d'un coup de queue rageur. Elles ont dû quitter cet endroit depuis trois ou quatre jours, déjà.

— Probablement juste après ton propre départ pour Posiéda, supputa Télamon, déçu.

— Depuis quelque temps, Yaline les fait changer de cachette une fois par semaine, continua-t-elle sans lui prêter attention. C'est aussi pour cette raison que j'ai demandé à Twellen de garder les enfants. Ehadrelf est beaucoup trop jeune pour supporter un tel rythme. Qu'est-ce qui lui a pris, à cette idiote ? Sa prudence frise vraiment le ridicule !

Il ressentit une brusque bouffée d'affection pour sa sœur quand il comprit l'objectif de ses agissements. Après tout, jusqu'à l'âge de trois ans, les Alirons avaient la fragilité d'un faon.

Jusqu'à l'âge de trois ans, une égratignure pouvait les tuer.

— Ce n'est pas si ridicule ! Quel meilleur moment pour s'en prendre à un Aliron ?

Riéna le fixa avec une expression incrédule, puis éclata de rire. Le seigneur des Sentinelles, vexé, sentit ses plumes se hérisser sur sa nuque.

— Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi ! Tel frère, telle sœur, je suppose... Peux-tu me citer le nom d'une seule personne qui oserait leur faire du mal ?

Le félin argenté réfléchit quelques secondes. Certains Alirons ne l'appréciaient guère, certes, néanmoins aucun d'entre eux n'irait jusqu'à attaquer sa famille. Les Sylphes l'adoraient, les Sorciers le craignaient, et le sentiment des Hommes était un mélange des deux. En conclusion, il devait bien convenir que Riéna avait raison...

Tu vois ? Je sais que tu es nerveux, car il s'agit de ton premier enfant, mais n'oublie pas de garder la tête froide ! Es-tu un Aliron ou un un chiot décérébré ?

Son roi se renfrogna, blessé dans son amour propre. Croyait-elle que Télamon n'avait la place que pour une seule idée sous son crâne ? Un chiot, vraiment !

— Pas la peine de te montrer aussi condescendante... bougonna-t-il.

— Bon, admettons, bien que ces appréhensions soient stupides, que vous ayez raison, insista-t-elle impitoyablement. Là, Yaline exagère ! Comment espère-t-elle qu'on les retrouve à temps si elles ne cessent de se promener ?

Un poids s'abattit alors sur son estomac. Il devait leur rester une journée avant la naissance du petit. Deux, peut-être, avec un peu de chance ? Pourquoi s'était-t-il tellement attardé sur Posiéda ?

À en juger par le sourire en coin que lui adressa Riéna, celle-ci avait deviné la teneur de ses pensées. Il se rendit compte du même coup que le ressentiment qu'il avait éprouvé contre elle s'était évanoui devant son regain d'inquiétude. De toute évidence, il venait de lui donner raison.

À qui la faute, si nous arrivons en retard ? railla-t-elle. On espérait que tu nous rejoindrais plus tôt. Cieyda a commencé à croire que tu avais oublié l'échéance et m'a demandé de partir te chercher. Regarde où nous en sommes, maintenant !

— Je ne l'ai pas oubliée, se renfrogna-t-il. Je n'allais tout de même pas laisser l'île sombrer sous les navires d'Ogrist !

Elle soupira et Télamon regretta d'avoir tenté de se justifier. Il n'ignorait pas à quel point certains Alirons méprisaient son attachement pour les humains. Ils semblaient estimer que leur roi se montrait bien trop familier à l'égard des trois autres peuples vespéraux, et des Hommes en particulier. Ces derniers les craignaient de moins en moins, et alors ? Les Sylphes avaient toujours été proches d'eux, et les Sorciers... Il les considérait comme peu recommandables, donc il n'avait jamais essayé de gagner leur sympathie de toute façon.

Depuis quand les Sentinelles cherchaient-elles à susciter la terreur chez leurs protégés, ou à leur inspirer une quelconque forme d'adoration ? Même les Asuradévas n'y aspiraient pas ! Il ne comptait pas changer ses habitudes à cause des murmures d'une minorité d'arrogants.

— Les Hommes ne sont pas si fragiles et peureux que tu sembles le croire, poursuivit Riéna d'un ton las. Lâche-leur un peu la bride, ils ne s'en porteront que mieux.



08/05/2014
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