La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 1 : La Sentinelle sur son arbre (3/5) 15/07/15

 

Il éprouva soudain le besoin impérieux de retourner auprès de sa famille, afin d'échapper à cette ridicule admiration. Et réduire à néant cette peur inepte qui le tenaillait. Les railleries dénuées de méchanceté dont il faisait l'objet lui semblaient bien préférables, en comparaison.

Je doute que ta sœur se trouve par ici, supputa Télamon, voulant dévier le cour de ses pensées. En fait, je pense plutôt que tu prévoyais d'éviter les corvées... La fête ne va pas tarder à finir, non ? On n’entend plus les feux d’artifice. N'oublie pas que les Alirons peuvent percer à jour le moindre mensonge. Alors ?

Euh... Je ne vous ai pas vu au banquet... releva Shadred pour changer de sujet.

Malgré l'assurance qu'il essayait d'affecter, le prince triturait les pans de son pourpoint bleu foncé, l'orque argentée de Posiéda brodée sur le cœur. Il luttait visiblement pour ne pas baisser le regard sur ses bottes rehaussées de fourrure.

Je n'apprécie guère les festivités, avoua Télamon sans réfléchir, sa prudence effacée par les manies touchantes du garçon.

Mais c'est en votre honneur ! objecta-t-il, effaré par ce manque flagrant d'enthousiasme.

Seigneur Télamon, j'espère que ce petit garnement ne vous ennuie pas ! intervint une voix joviale derrière lui.

Télamon se retint de grogner, puis il se retourna pour voir un homme bien en chair se diriger vers eux, une torche à la main. Le félin fronça les narines. Témis répandait autour de lui une âcre odeur de vin, et l'opulente couronne de rubis et de diamant penchait dangereusement sur les épais cheveux noirs du souverain, ce qui constituait une entorse à ses habitudes. Le roi de Posiéda ne ceignait jamais sa coiffe, sous prétexte que « cette chose » lui serrait tellement le crâne qu'il n'arrivait plus à réfléchir. Il avait déboutonné son col, contrairement aux exigences de sa position. Une tache sombre s'étalait sur le devant d'un pourpoint presque identique à celui de son fils, si ce n'était la mouette qui survolait l'épaulard, symbole des marchands. N'eût été la couronne et la richesse de son costume, Témis aurait pu passer pour n'importe quel marin.

L'Aliron sourit, bien que sa tranquillité fût définitivement abolie. Témis – et sa famille – était l'une des rares personnes devant lesquelles il abandonnait son masque de tigre redoutable pour redevenir un simple chat insouciant.

Ce qui n'empêchait pas Témis de le contempler avec une adoration proche de celle manifestée par Shadred. Mais quel crime avait-il donc commis pour mériter ça ? Protéger Firtéméäth, le monde, participait autant à la nécessité qu'à l'instinct pour une Sentinelle. Rien d'extraordinaire à cela !

Néanmoins, un jour, il les laisserait se débrouiller, pour voir.

Je venais à votre rencontre, justement, Seigneur Télamon, déclara Témis avec un sourire qui fendait son visage bouffi. Je ne me rappelle pas vous avoir croisé une seule fois après le début du festin. Je ne vous remercierai jamais assez de l'aide que vous nous avez encore apportée. Ça devient une habitude, hélas.

— Ne vous croyez pas en sécurité pour autant, l'avertit l'Aliron, les ailes à demi ouvertes pour paraître plus imposant. Je les ai fait fuir, mais nous savons tous les deux qu'ils reviendront dès qu'ils imagineront l'incident enterré.

Témis hocha la tête d'un air pensif, sans se départir de son expression ravie. Il garda le silence quelques secondes avant d'oser se lancer :

— Puis-je profiter de votre présence pour vous poser une question personnelle ? Elle me titille depuis que je suis gosse, mais je n'ai jamais os...

Le roi de Posiéda ouvrit de grands yeux ronds quand il réalisa sa familiarité à l'égard de l'Aliron. Il partit dans un rire nerveux qui secoua ses larges épaules. Il semblait à deux doigts de tordre son pourpoint, lui aussi.

— Pardonnez-moi, ce doit-être tout ce vin... Contrairement à ce vieil ivrogne d'Ogristien, je n'en ai guère l'habitude.

Télamon hocha légèrement la tête pour l'encourager à poursuivre. Témis se montrait rarement hésitant.

Vous ne demandez jamais rien en retour, lâcha le Posiédan d'un ton grave qui ne lui ressemblait pas. Ni remerciements, ni présents, ni marques de respect d'aucune sorte.

Il s'agit du rôle des Alirons. Pourquoi devrions-nous espérer quoi que ce soit ?

Le roi de Posiéda soupira. Il leva la tête vers la cime de l'Arbre et observa quelques instants la danse de ses feuilles. Télamon patienta.

Tout le monde s'attend à une récompense, même symbolique, lâcha-t-il enfin. Vous passez votre temps à empêcher des guerres idiotes qui ne vous concernent pas. Pourquoi ne menez-vous pas simplement votre vie de la façon dont vous l'entendez ? Non que votre dévouement me déplaise, mais..

Témis se tut comme l'expression de l'Aliron devenait songeuse. Personne ne les interrogeait jamais sur leurs motivations. Les gens qu'ils sauvaient se contentaient de les vénérer et de les craindre davantage, sans se demander pourquoi.

À vrai dire, les Sentinelles aussi se posent la question, admit Télamon à mi-voix. On prétend qu'Edressel confia aux premiers Alirons la mission de veiller sur Firtéméäth. Nous en avons oublié la raison, mais nous continuons malgré tout à honorer notre promesse.

— Euh... s’immisça Shadred, qui dansait d'un pied sur l'autre. Excusez-moi... Seigneur Télamon ? Qui est Edressel ?

Télamon considéra le prince avec stupeur, les oreilles couchées sur le côté. Il ignorait la qualité des enseignements que recevaient les jeunes humains, mais quand même ! Ne pas savoir le nom des Asuradévas ?

L'Aliron jeta un coup d’œil interrogateur en direction de Témis. Celui-ci arborait une expression catastrophée :

— Shadred ! La chanson ! Tu dois pouvoir la réciter sans hésitation !

— Je la connais, évidemment ! assura Shadred en passant une main nerveuse dans ses cheveux.

Son père affichait un visage sceptique, aussi Shadred entreprit-il de lui prouver son assiduité aux leçons :

 

À toi, Aïos,

Le chant des orages en été,

Les flammes de rubis.

À toi, Fils du Soleil et du feu,

L'aigle et le cheval.

 

À toi, Kyuréan,

Les feuilles mortes en automne,

Les fruits de...

 

L'enfant fronça les sourcils, incapable de se rappeler la suite des paroles, sous le regard atterré de Témis.



06/07/2013
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