La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 1 : La Sentinelle sur son arbre (2/5) 15/07/15

 

Télamon détacha son regard du chiot et s'intéressa de plus près au gamin. Il grimaça en reconnaissant Shadred, le fils aîné du roi Témis. L'enfant devait avoir sept ou huit ans à tout casser, bien trop jeune pour se promener sans gardes en pleine nuit. Sans compter qu'on lui avait demandé de surveiller sa sœur, une chipie de quatre ans – cinq, peut-être ? – très douée pour les mauvais coups.

 

Le chien s'arrêta net et se mit à gémir, la queue entre les pattes. Le petit prince le considéra avec surprise, puis il braqua sur l'Arbre ses iris d'un bleu glacé. Une bourrasque traîtresse repoussa les branches au moment où des flammes blanches perçaient l'obscurité, et ses plumes argentées reflétèrent l'éclat du ciel. Télamon grogna. Pourquoi n'avaient-ils pas cessé de lancer leurs fichus feux ? Il aurait fallu que l'enfant fût aveugle pour ne pas le remarquer !

 

De fait, Shadred laissa tomber sa torche quand il avisa la créature qui l'observait de ses étincelants yeux émeraude. Télamon avait supporté toute cette neige pour rien, au final. Il soupira, acceptant sa défaite. Il espérait que le garçon serait à ce point impressionné qu'il fuirait à toutes jambes.

 

L'Aliron s'étira langoureusement et laboura l’énorme branche de ses griffes, faisant fi du caractère sacré de l'arbre du Soleil. Il déploya ses longues ailes plumeuses, puis glissa jusqu'au sol avec souplesse. Le jeune humain ne pouvait plus esquisser le moindre geste, les yeux perdus dans les siens. Quand l'enfant trouva enfin la force de se ressaisir, il entreprit d'étudier Télamon sous toutes les coutures. Celui-ci s'obligea à rester immobile, à la fois lassé et compréhensif, bien que la réaction du Posiédan ne fût pas celle qu'il avait escomptée. Sans doute était-ce la première fois que le prince rencontrait l'une des célèbres Sentinelles de Firtéméäth. Sous sa forme féline originelle, du moins.

 

Télamon le laissa donc admirer l'élégance de son corps fuselé, plus proche de celui d'une panthère ou d'un chat de belle lignée que d'un tigre. Shadred semblait particulièrement captivé par sa tête de loup aux oreilles immenses. Après quelques secondes, il s'en détacha pour contempler les énormes griffes qui pointaient de ses pattes léonines, mais s'en désintéressa bien vite. En revanche, il s'attarda longuement sur les deux écailles noires qui ornaient sa queue. Télamon ne put s'empêcher de les écarter l'une de l'autre, ce qui déplia l'épaisse membrane blanche qui les reliait. Le félin agita l'éventail quelques secondes pour que l'enfant pût en savourer l'opalescence, puis il le referma dans un claquement sec qui fit sursauter Shadred. Il s'étendit ensuite de tout son long dans la position d'un sphinx, afin de porter sa tête à la hauteur du garçon. La curiosité de ce dernier enfin satisfaite, il réalisa l'identité de la créature qu'il examinait sans retenue, et par conséquent toute la mesure de son impolitesse.

 

Je suis désolé, Seigneur Télamon... souffla-t-il, inquiet.

 

L'Aliron secoua la tête avec indulgence. Le petit ne pensait pas à mal. De toute façon, il se sentait incapable de se mettre en colère après lui. L'instinct paternel, sans doute.

 

Ses oreilles frissonnèrent. Pour la sixième fois, il souhaita se trouver loin de Posiéda, auprès de sa compagne et de sa famille. Et d'assister à la naissance de son premier enfant.

 

À moins qu'il ne fût déjà trop tard ? Impossible ! On l'aurait prévenu d'une façon ou d'une autre ! Mais si Cieyda...

 

— Je ne voulais pas vous offenser...

 

Le félin comprit alors que son absence de réaction avait amplifié la peur du jeune prince. Ce qu'il pouvait manquer de tact, parfois !

 

— Courir une torche à la main est dangereux, tu le sais, Shadred ? dit-il avec gentillesse. D'ailleurs, ramasse-la avant qu'elle ne s'éteigne. Et tu ne devrais pas te trouver dehors à cette heure tardive, de toute façon. Pas tout seul, en tout cas.

 

Sa voix vibrait en un chant grave et doux qui transcendait tout ce que le prince avait pu entendre dans sa vie. Ému que Télamon connaisse son nom, il paraissait hésiter entre l'envie de rire et de pleurer. L'Aliron exaspéré se retint de secouer la tête.

 

— Pourquoi ta sœur ne se trouve-t-elle pas avec toi ? Ne devrais-tu pas la chercher ? reprit-il, dans l'espoir de se débarrasser du gamin.

 

Cette fois, le visage de Shadred se renfrogna, et Télamon se rappela que les deux enfants ne s’appréciaient pas tellement.

 

Télamon frémit à son tour en pensant à ses propres sœurs. Il devait vraiment partir ! Yaline, son aînée, allait le tuer s'il arrivait trop tard ! Il se demanda alors si Meian, leur cadette, leur ferait l'honneur de sa présence. Depuis combien de temps n'avait-elle plus donné signe de vie ?

 

— Elle doit avoir peur sans toi, tu ne crois pas ? continua-t-il d'un ton pressant. Ce n'était pas très gentil de ta part de la laisser toute seule.

 

C'est plutôt elle qui m'a abandonné ! se récria Shadred, oubliant à qui il s’adressait. J'ai tourné le dos une seconde et elle en a profité pour filer de son côté. Je... Je la cherchais, justement ! Dites, vous ne voudriez pas venir avec moi ? Vous êtes une Sentinelle, alors vous allez la trouver en un instant, pas vrai ? Le roi des Alirons, en plus !

 

Télamon grimaça, ce qui découvrit ses crocs. Il n'aimait guère s'entendre rappeler ce fichu titre... Ses deux sœurs, en particulier Meian, ne cessaient de lui rabâcher qu'il n'en possédait pas la carrure. Quant à Leymads, son soi-disant meilleur ami – et beau frère depuis qu'il s'était amouraché de Yaline –, il ne perdait pas une occasion pour s'en moquer. Comme si Télamon ignorait qu'il n'était qu'un faire-valoir ! De toute façon, carrure ou non, cette charge ne conférait aucun pouvoir, aucune légitimité auprès des autres Sentinelles. En réalité, cette fonction contre nature le réduisait au rang de serviteur. Devenir le seigneur des Alirons signifiait moins de chasses, plus de palabres, et obligeait le malheureux à répondre à la moindre supplique. Par conséquent, aucun d'entre eux ne désirait recevoir une telle charge et abandonner leur liberté. Au moins, cela évitait les guerres de succession.

 

Pourtant, c'étaient eux qui en avaient décidé ainsi.

 

Après qu'Edressel, l'Esprit de la vie et de la mort, leur eût confié cette mission dont ils avaient depuis longtemps oublié les tenants et aboutissants, les Alirons volaient selon leur bon plaisir, sans dirigeant à leur tête, au contraire des trois autres peuples vespéraux qui aimaient s’embarrasser de nobles et de souverains. Pendant des siècles, les Hommes et les Sorciers n'avaient cessé de solliciter « des entretiens avec le roi des Sentinelles », sans parvenir à accepter cet état de fait, tandis que les Sylphes riaient sous cape devant le désarroi des félins à plumes.

 

Agacés, ces derniers avaient alors entrepris de désigner leur chanceux monarque au moyen de jeux. À sa plus grande horreur, le perdant avait donc reçu une couronne et un trône, et on lui envoyait désormais les émissaires des différents seigneurs de Firtéméäth. Par ailleurs, les aînés mâles de sa lignée acquirent la certitude qu'ils avaient dû commettre quelque chose d'affreux dans une vie antérieure.

 

On avait ainsi érigé une jolie cité avec un palais non moins superbe, où le roi et son infortunée famille devaient élire domicile. Cependant, la cité de Mey Eslin – la Fleur de Givre, en mémoire des plumes bleu-argent du premier sacrifié – n'avait jamais été vraiment habitée.

 

Comme toujours lorsqu'il pensait à Mey Eslin, Télamon se raidit. Avec le temps, les Alirons, lui compris, avaient réussi à se convaincre que ce nom venait réellement du premier souverain des Sentinelles. Peut-être que la plupart étaient parvenus à oublier que la Fleur de Givre en avait un jour porté un autre...

 

Il tressaillit et s'efforça de chasser les souvenirs qui remontaient à la surface de son esprit. Les Alirons n’étaient pas censés mourir, n’est-ce pas ?

 

Et si son enfant...

 

Télamon s'ébroua. Il s'inquiétait pour rien ! Malgré la fragilité des chatons, on n'en avait jamais vu un perdre la vie à la naissance !

 

Il inclina la tête, les moustaches en éventail, et dévisagea Shadred avec attention. Il soupira, désabusé. Si le félin ordonnait au jeune prince de se rendre seul et sans aucune arme dans l'antre d'un dragon, celui-ci s'exécuterait sans attendre qu'il terminât sa phrase. Avec la bénédiction de son père, par-dessus le marché ! Quel parent laisserait donc son fils mourir pour de telles idioties ?




03/07/2013
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