La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 1 : La Sentinelle sur son arbre (1/5) 15/07/15

Télamon loucha sur la chouette dont l'imprudence troublait sa retraite. Un mulot dans le bec, elle se reposait sur une branche de l'arbre du Soleil, sans remarquer l'immense félin allongé juste au-dessus d'elle. Les babines retroussées sur ses crocs luisants, les plumes gonflées sur sa nuque, Télamon joua quelques instants avec l'idée de la tuer. Sa paresse naturelle l'emporta finalement sur son irritation. Il la laissa donc repartir sans dommage et observa son vol jusqu'à ce qu'elle ne devînt qu'un point dans ce ciel d'hiver.

Aucun bruit ne perturbait le silence de la citadelle en cette nuit noire. Du moins l'aurait-elle été, noire et silencieuse, sans ces maudites fleurs rouges ou vertes qui explosaient de temps à autre dans l'obscurité, lancées depuis la ville voisine à quelques kilomètres de là. L'Aliron espérait avec ferveur que ces crétins ne penseraient pas à lâcher leurs feux d'artifice aux portes du Rocher, la capitale de Posiéda. Il devrait alors se trouver un nouveau perchoir pour se protéger de leur clameur, pour lors étouffée par la distance.

Or, à l'exception de l'arbre sacré, il n'en existait aucun, dans la cité tout entière, qui s'avérait suffisamment grand et solide pour soutenir son poids. Télamon était plutôt frêle, pour une Sentinelle, et pourtant atteignait-il sans peine le garrot d'un cheval.

Un trait lumineux fusa dans les airs puis se dispersa en une myriade d'étincelles bleu vif dont l'éclat faillit l'aveugler. Il aplatit par réflexe ses oreilles sur son crâne et soupira, exaspéré.

Il considéra le palais avec envie. Construite à même la roche, la demeure du roi Témis faisait partie intégrante de la montagne sur laquelle les insulaires avaient érigé leur capitale – d'où son surnom, à présent employé comme appellation officielle. À l'intérieur, il ne doutait pas de pouvoir se reposer en paix, à l'abri des réjouissances, d'autant plus que la cour l'avait désertée pour participer à la fête donnée dans les niveaux inférieurs.

Télamon soupira, puis posa son long museau sur ses pattes. Cette idée était ridicule. Il ne supporterait pas plus de quelques minutes de rester enfermé.

Une nouvelle fleur explosa, et le félin maudit Témis qui l'avait imploré de prolonger sa visite, ainsi que son sens de l'honneur qui l'empêchait de se soustraire à ses obligations. Depuis le crépuscule, les insulaires s'en donnaient à cœur joie malgré la neige et le froid, et il ne pourrait s'échapper que lorsque les festivités s'achèveraient enfin.

Le pire était qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même.

Un peu plus tôt dans l'après-midi, alors qu'il patrouillait – chassait, ainsi que disaient ses semblables – comme à son habitude, Télamon avait remarqué des navires de guerre se diriger vers Posiéda. À en juger par le serpent ailé dessiné sur leurs voiles, les vaisseaux provenaient d'Ogrist, une grande île couverte de jungles, à l'ouest de Posiéda.

Si le félin s'était contenté de les ignorer, il n'aurait pas été contraint d'endurer ces feux d'artifice. Après tout, les Alirons n'étaient pas censés privilégier un peuple par rapport à un autre. Seulement Posiéda était une île de marchands, pas de soldats, et il appréciait beaucoup la famille régnante. Par ailleurs, sa nature de Sentinelle de Firtéméäth imposait de protéger les habitants de ce monde, non ?

Accompagné de Témis, le souverain de Posiéda, Télamon s'était posé sur le pont du vaisseau de tête. L'Aliron n'était quand même pas assez lourd pour le faire trembler, néanmoins les balafres que ses griffes avaient laissées sur le bois devraient rester longtemps gravées dans les mémoires. Sans parler du bastingage qu'il avait accidentellement brisé avec les écailles de sa queue.

Le roi d'Ogrist n'avait pas tardé à émerger de ses quartiers, fou de rage. L'entretien s'était révélé particulièrement court, surtout après que Télamon l'eût menacé d'ulcères d'estomac. De toute façon, un félin géant capable d'envoyer trois vaisseaux par le fond en quelques secondes se suffisait à lui-même.

Dès leur retour au Rocher, Témis avait donc exigé une réception pour le « remercier de son aide inestimable ».

Télamon avait profité d'un instant d’inattention de sa part pour se retrancher sur l'Arbre. On prétendait que celui-ci abritait en réalité l'une des dernières Hamadryades – un esprit majeur des forêts – emprisonnée là par un Sorcier pour accorder aux Posiédans prospérité et bonne fortune. L'Aliron se demandait dans quelle mesure on les avait floués. Les Sorciers détestaient en effet les humains au point de leur interdire l'accès d'Aïtas Iras, l'île-continent de l'archipel, aussi semblait-il improbable qu'on leur offrît un tel présent sans arrière-pensée. L'ancêtre de Témis l'avait pourtant accepté avec une joie tout enfantine, puis l'avait planté au centre de la place Étoilée afin qu'il veille à jamais sur la famille royale. Télamon n'avait pas osé l'en empêcher, à l'époque, de crainte d'offenser les magiciens si d'aventure il s'était mépris sur leur intentions.

Bien que l'Arbre n'eût commis aucun méfait, l'Aliron s'étonnait toutefois de la façon dont il étendait ses cinq branches principales, si épaisses que les autres ressemblaient à de simples brindilles. Quatre d'entre elles suivaient l'axe des rues qui partaient de la place, et la dernière, sur laquelle la Sentinelle se tenait, pointait sur le palais. Peut-être l'Hamadryade possédait-elle un certain sens de la symétrie, pour autant qu'une telle créature résidât en effet sous l'écorce noire.

Trois fleurs éclairèrent soudain le firmament, accompagnées d'une explosion assourdissante. Un grondement monta dans sa gorge.

Quel cruel manque de savoir-vivre ! Après le service qu'il leur avait rendu, ils pourraient au moins se préoccuper de ses pauvres oreilles ! Rien qu'un peu de calme, était-ce trop demander ?

Pour la cinquième fois depuis la tombée de la nuit, il envisagea de quitter ses hôtes pour rejoindre Aïtas Iras et retrouver sa compagne.

Pour la cinquième fois, la nervosité le cloua sur place. Et s'il se révélait une gêne plutôt qu'un réconfort ? Avait-elle vraiment envie de le revoir, après ces longs mois d’absence ? Cieyda devait être tellement en colère après lui ! Et si ses humeurs perturbaient la naissance de leur enfant ? Il secoua la tête tout en s'efforçant de se convaincre lui-même. Non ! Mieux valait qu'il la laisse tranquille !

Finalement, Télamon se trouvait bien mieux sur l'Arbre, avec ses feuilles émeraude bordées d'ambre qui le dissimulaient aux regards indiscrets. Il recherchait davantage la solitude que le sommeil et il préférait endurer la neige qui gouttait dans son cou plutôt qu'affronter Cieyda ou participer aux mondanités.

Jusqu'à présent, sa stratégie s'était avérée payante.

Une lueur tremblante colora bientôt de rouge la ruelle sur sa droite, et ses pupilles s'amincirent quand il inclina la tête dans sa direction. Il perçut alors des bruits de pas et les jappements d'un chien, ce qui marquait la fin prématurée de son répit.

Télamon réfléchissait à toute vitesse. Il était désormais trop tard pour se replier derrière les lourdes portes, ne lui restait donc plus qu'à se transformer en un animal plus petit – une chouette hulotte, par exemple, puisqu'il savait à présent avec certitude qu'elles nichaient sur l'île. Prendre la forme d'une espèce inhabituelle attirait immanquablement l'attention, mais une créature familière devenait invisible. 

Pourtant, il rejeta cette idée presque aussitôt. Si on le repérait, il se dévoilerait avec la fierté inhérente à sa nature. Il était un Aliron, une Sentinelle protectrice de Firtéméäth. Il n'avait pas à se cacher. Quelle que fût la classe sociale du nouvel arrivant, celui-ci ploierait la nuque devant lui et passerait son chemin avec l'humilité d'un enfant.

Le félin escomptait toutefois que le feuillage foisonnant suffirait à le garder des curieux.

Un garçon efflanqué aux longs cheveux bruns déboucha sur la place, poursuivi par une bête grise aux allures de loup. Télamon laissa échapper un reniflement dédaigneux. Ysdréona, l'Esprit de la lumière, avait certes choisi les loups et les licornes comme emblèmes, mais les humains imaginaient-ils vraiment qu'elle s'intéresserait à leur sort s'ils s'en appropriaient comme animaux de compagnie ? Quels naïfs ! Par chance, les licornes ne s’apprivoisaient pas aussi facilement que des chiens. Dans le cas contraire, on en verrait dans chaque jardin, parées de jolis harnais en argent et affublées de noms idiots. Le jour où ils décideraient de s'attirer les faveurs d'Esdayron, l'Esprit des ténèbres, recueilleraient-ils des dragons en plus des chats ? N'importe quoi !



19/06/2013
4 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 16 autres membres