La Symphonie des Cieux

La Symphonie des Cieux

Réécriture - Ch 1 : La Sentinelle sur son arbre (4/5) 15/07/15

 

Télamon sourit, attendri. Il se retint toutefois de glousser, ce qui n'aurait manqué de vexer le prince et humilier le roi.

— Je ne me souviens plus des mots, mais je connais les Esprits, évidemment ! gémit Shadred, au bord des larmes.

— Si tu dis vrai, tu dois pouvoir nous préciser les attributions d'Edressel, n'est-ce pas ? insista Témis, finalement amusé par la mine mortifiée de son fils.

— Euh...

— Je vais t'aider, déclara la Sentinelle. Les humains le surnomment « le Cristal ».

Shadred leva vers lui un visage empreint d'une sincère reconnaissance, et Télamon se rengorgea. Cieyda pouvait bien patienter encore un peu...

— Oui ! Bien sûr ! s'écria le garçon. Le Cristal est le premier des Esprits Supérieurs. Il a matérialisé Firtéméäth et les créatures qui y vivent.

— C'est presque ça, acquiesça le félin. Edressel n'a jamais eu l'intention d'engendrer quoi que ce soit, c'est pour cela qu'on ne peut le qualifier de dieu. Sa simple existence nous permet de naître et de mourir. En conséquence, si jamais il disparaissait un jour... Bah ! Aucune importance ! Qu'en est-il des autres Asuradévas ?

Cette fois, le jeune prince lui adressa un regard perdu. Il lui fallut quelques secondes pour en saisir la raison.

— Ce terme désigne les sept Esprits Supérieurs, expliqua la Sentinelle avec douceur. Que peux-tu me dire sur les Diamants ?

— Leurs noms, je les connais ! déclara Shadred, le torse bombé par la fierté. Ysdréona et Esdayron, les jumeaux. Ils incarnent respectivement la lumière et les ténèbres. Les Aurores et les Crépuscules sont les créatures à leur service. Elles sont à la fois leurs enfants et leurs messagères, et elles peuvent aussi bien être des bêtes ordinaires que des Aubes, les animaux dotés de pouvoirs magiques.

— Bien ! approuva Télamon d'un hochement de tête. Ces deux-là, ainsi qu'Edressel, sont appelés « Asulrons ». Quant aux...

— Seigneur Télamon, coupa le garçon, c'est étrange, quand on y réfléchit. Les dragons sont les Aubes emblèmes d'Esdayron, mais si n'importe quelle créature, magique ou non...

La crainte de se montrer trop audacieux réduisit le prince au silence. Son expression et la façon dont il reportait son poids sur une jambe, puis sur l'autre, étaient plus que révélateurs.

L'Aliron le tira bien vite de son embarras :

— Tu as tout à fait raison, acquiesça-t-il avec un sourire bienveillant. Bien qu'affiliés à l'Esprit des ténèbres, on compte quand même des Aurores parmi les dragons ou les chats. L'inverse est également vraie, bien sûr.

— Et les Alirons ?

Télamon, surpris, éclata de rire devant l’ineptie d'une telle idée. Le gamin rougit de honte.

— Nous sommes des Vespéraux, tout comme les Sorciers, les Sylphes... ou toi. Malgré nos facultés et cette apparence animale que j'offre en ce moment, nous ne sommes pas des Aubes.

Shadred opina distraitement, plongé dans ses pensées, son visage rond marqué par la perplexité qu'entraînait chez lui une telle notion. Télamon garda néanmoins ses explications pour lui. Il s'était laissé prendre au jeu, mais il était temps d'achever la leçon qu'il avait lui-même initiée. Son fils – sa fille ? – ne l'attendrait pas éternellement.

— Les quatre derniers ? s'enquit-il néanmoins9658.

— Les Mandaras, répondit aussitôt Shadred. Les Esprits élémentaires de la nature, dont on dit qu'ils apparaissent sous la forme d'oiseaux gigantesques. Et les Alirons, dans tout ça ?

— Shadred ! protesta Témis. Ne te montre pas si impertinent !

— Tout va bien, l'apaisa Télamon. S'il ne pose pas de questions, il n'apprendra jamais. Nous servons en quelque sorte d'intermédiaires entre Firtéméäth et les Asuradévas.

— D'ailleurs, j'y pense... intervint le roi, caressant son menton d'un air absent. Edressel ne vous répondrait-il pas, si vous l'interrogiez sur votre mission ?

Télamon éclata de rire et le jeune chien-loup s'enfuit en hurlant, terrifié. Les pieds du gamin, en revanche, semblaient fondus dans le sol.

Nous avons notre fierté, vous savez ! Je suppose que la mémoire nous l'aurons menée à son terme.

— Comment réagirez-vous, si elle ne vous convient pas ? insista Témis, qui se tenait à présent derrière son fils, ses larges mains sur les épaules maigres du garçon.

Je doute que nous soyons bien placés pour remettre en cause les décisions d'un Esprit, en particulier celui-ci. Compte tenu de ce que nous leur devons, nous pouvons bien consentir à ce petit sacrifice.

— Pas si petit que vous le prétendez, j'imagine, murmura Témis, clairvoyant. Cet accord vous prive quasiment de votre liberté, après tout. Et puis, je me demande si tous les Alirons pensent comme vous. Allons, laissons cela ! Une discussion si sérieuse ne convient guère à un soir de fête, je m'excuse d'avoir abordé la question.

Le Posiédan pencha la tête sur le côté et son sourire s'étira davantage :

— Menacer ce crétin d'Ogristien avec des ulcères d'estomac... Ne trouvez-vous pas cela quelque peu exagéré ?

Oui, sans doute, mais nous avons obtenu le résultat escompté, répondit Télamon, reconnaissant du changement de sujet. Et puis son expression valait largement le détour !

Le roi opina, les yeux enfiévrés par la joie et le vin. Sa couronne manqua de tomber, mais il s'en aperçut à peine. Une chance que personne n'assistât à leur rencontre improvisée. Il espérait toutefois que le prince saurait tenir sa langue.

Tout comme celle de sa cour, poursuivit Témis. Personne ne parle pas de cette façon à un seigneur, après tout. Enfin, à l'exception des Alirons, bien sûr.

Par contre, je n'ai pas vraiment compris pourquoi il a réagi d'une manière si excessive... reprit Télamon. J’ai bien cru qu’il allait s'étouffer d’indignation !

Si vous lui aviez donné des ulcères, il aurait été obligé d'arrêter de boire, expliqua lentement le monarque. Et je ne parle pas d'eau. Le vin est sa raison de vivre... Vous savez, sa défaite se serait avérée moins humiliante pour lui si vous aviez détruit sa flotte et son armée. Sa soif constitue un point très sensible. Au moins, maintenant, il sera peut-être capable d'aligner deux pensées cohérentes et d'en déduire que cette voie ne le mènera qu'à sa perte. Remarquez, c'est son problème. Ce n'est pas moi qui irai pleurer sur sa tombe s'il défuntait. Puisqu'on en parle, vous pouvez vraiment provoquer des maladies ?

Le roi et son fils guettaient sa réaction avec avidité. Il décida de décevoir leur attente :

Non, mais il n'avait pas besoin de le savoir, n'est-ce pas ? susurra-t-il avec un sourire mutin qui relevait ses babines sur ces crocs. D'autant que...

Je suis réellement navrée d'interrompre une discussion d'une importance visiblement capitale pour l'avenir du monde, mais je dois vous emprunter Télamon, roi Témis.

Les plumes de l'Aliron se hérissèrent sur sa nuque et les deux humains sursautèrent, surpris par cette voix féminine surgie de nulle part. Tous trois levèrent la tête vers la cime de l'Arbre et découvrirent une Sentinelle alanguie sur la branche abandonnée par Télamon, les ailes à demi dépliées.

Le félin couleur crème les contemplait avec une expression désabusée, de sorte que les deux souverains se sentirent bientôt pareils à des enfants pris en faute. Les taches brunes à l'intérieur de ses ailes et sur ses oreilles paraissaient noires dans l'obscurité. Sa queue tombait négligemment contre le tronc, les écailles bleu clair à son extrémité bien visibles sur l'écorce ébène.

Télamon se ramassa sur lui-même. De toutes les Sentinelles susceptibles de se trouver dans la région en même temps que lui, pourquoi fallait-il que ce fût elle qui s'y arrête ? Les illusions constituaient l'une des principales facultés des Alirons, ce qui leur permettait entre autres de dissimuler à la fois leur ombre et leur odeur à toute autre créature qu'une Sentinelle. Seules Yaline, sa sœur aînée, et Riéna, la meilleure amie de sa compagne, se trouvaient capables de tromper leurs semblables.

Télamon espérait qu'elle ne les écoutait pas depuis longtemps, car si jamais elle parlait de cette histoire d'ulcères à Yaline, il ne donnait pas cher de sa peau. Afin de détourner son attention, il répondit par une feinte nonchalance :

Moi aussi, je suis content de te voir, Riéna. Comment tu vas ?

L'Alirona demeurant impassible, il s'abstint de poursuivre sur ce ton frivole. Il nota alors que Riéna était seule, ce qui lui parut inhabituel.

Pourquoi aurait-elle laissé ses enfants derrière elle ?

Où sont les petits ? reprit-il avec lenteur.

Je n'arrive pas à contacter Rédrian, et il était hors de question que je les confie à Leymads ou à ta chère sœur. Pas besoin de t'en expliquer la raison, je suppose ?

Télamon secoua la tête. Son beau-frère et Yaline étaient réputés pour leur insouciance, ce qui les écartait d'office de la liste des nourrices possibles. En revanche, il s'étonnait du silence de Rédrian, le compagnon de Riéna. Quelle entreprise suffisamment importante pouvait l'empêcher de répondre à un appel de sa famille ? Aux dernières nouvelles, il enquêtait auprès des licornes d'Aïtas Iras. En effet, depuis quelques mois, les Aurores et les Crépuscules s'affrontaient quand ils se croisaient, au lieu de passer leur chemin avec dédain comme ils le faisaient habituellement. La plupart du temps, ils se contentaient de rester à l'écart les uns des autres, mais parfois, des crises survenaient. Ces petites guerres se prolongeaient rarement, aussi Télamon n'y voyait-il aucun sujet d'inquiétude. Rédrian semblait toutefois déterminé à en connaître la raison. Il avait peut-être du temps à perdre, mais de là à ignorer sa compagne...



19/11/2013
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